(GIF) Essais sur l’art et la création en parfumerie

Jean-François Blayn, Pierre Bourdon, Guy Haasser, Jean-Claude Delville, Jean-François Latty, Maurice Maurin, Alberto Morillas, Dominique Preyssas, Maurice Roucel, Henri Sebag, Christian Vuillemin Corpman Editions , 1988, pages 64 à 65

68. Apprendre à créer ou retrouver les chemins de la créativité

La tradition du secret de la formule du parfum, continue d’engendrer dans les esprits l’idée diffuse que sa possession dispenserait de la capacité de savoir la composer. L’efficacité croissante des moyens de l’analyse physico-chimique mise au service de la « reconstitution » entretient une telle illusion. En réalité, plus les techniques d’imitation se perfectionnent et plus celles de la créativité se sclérosent, et certains compositeurs s’interrogent avec honnêteté sur la question de savoir s’ils pourront encore réellement créer, puisqu’on ne le leur demande plus vraiment.

Du maître en parfumerie les élèves attendent beaucoup, trop sans doute, car l’expérience montre qu’une large part de l’acquisition de la connaissance olfactive est d’abord le résultat d’une démarche autodidacte. Si la transmission de son savoir ne tenait qu’à la communication de quelques recettes, l’évolution constante des techniques se chargerait de montrer aux élèves combien ces formules sont rapidement périmées. Nous n’évoquerons pas les aspects techniques de l’éducation olfactive, préférant insister sur les deux autres rôles du maître : celui de transmettre la flamme, la passion des odeurs, le désir de composer, et celui qui consiste à libérer chez l’élève le processus créateur pour provoquer les conditions de son jaillissement.

La créativité ne s’apprend pas, et il n’y a aucune démagogie à la déclarer comme étant virtuelle en chacun de nous, tel un ensemble de prédispositions de l’esprit humain. Les questions qui s’imposent au maître sont celles de savoir comment faire redécouvrir à l’élève les chemins de sa créativité, dont l’éducation a sérieusement obstrué le cours. Dans ce sens nous proposons ces quelques suggestions :
-  Développer chez l’élève le sens de la curiosité en général et, en particulier pour toutes les sortes d’odeurs, c’est à dire multiplier les occasions du saisissement créateur.
-  L’inviter à s’intéresser aux différentes formes de l’art, il est des correspondances entre elles, et elles sont riches d’enseignements pour celui de la parfumerie. En se nourrissant de culture artistique, l’étudiant fera évoluer son goût et progresser sa sensibilité.
-  Apprendre progressivement à l’étudiant à oser briser, fragmenter les formes olfactives traditionnelles, lutter contre ce besoin constant d’intégrer les odeurs en patterns identifiables et familiers.
-  Lui enseigner à savoir différer son jugement au sujet du parfum qu’il élabore, ne pas s’attacher constamment à en corriger les détails selon les règles du goût en vigueur. Corrections qui finissent par défigurer l’oeuvre, dénaturer son sens. L’amener à savoir tempérer son jugement sur son travail de composition qui lui semblera longtemps osciller entre le mélange cafouilleux et le petit miracle.
-  Montrer que la puissance créatrice, tient, pour une large part, à la force du créateur à résister et surmonter les moments de rejet de son travail et de dépression, qui accompagnent le cycle de la créativité. Le découragement est symétriquement pour le créateur son anti-compagnon noir, inséparable et constant.
-  Lui apprendre à savoir déclarer le parfum qu’il compose, terminé, c’est à dire accepter ce moment inévitable ou il doit se séparer de lui, l’exposer aux autres, affronter les jugements, les critiques et, même l’indifférence.
-  Le convaincre enfin, que dans sa vie professionnelle, à côté des thèmes commerciaux imposés, il ne lui faudra jamais renoncer à composer les parfums qui lui plaisent. Exercer sa créativité, pour se constituer une réserve de compositions personnelles et originales, dont un jour il ne manquera pas de pouvoir faire état.