Progressivement, la Société Française des Parfumeurs vous présentera, par le biais des Nouvelles de l’Osmothèque, le portrait d’un Parfumeur Disparu.

Tous les Parfumeurs-Créateurs disparus qui vous seront présentés ont été des pionniers, des précurseurs. Ils ont ouvert la voie qui a mené la Parfumerie Française à la gloire, au retentissement mondial.

La Parfumerie contemporaine, à travers la génération actuelle des Parfumeurs-Créateurs, découle de l’oeuvre des Disparus qui ont jeté les bases, posé les pierres de l’édifice que les créateurs actuels enrichissent et complètent.

(JPEG) Biographie :





























(GIF) Les Nouvelles de l’Osmothèque

N°26, Avril 2001





Une Femme Parfumeur

Germaine Cellier naquit bordelaise le 26 janvier 1909. Elle fît ses études à Bordeaux puis à Paris où elle arriva en 1930 et entreprit des études de chimie. Le monde des odeurs l’intéressant déjà fortement elle entra, ses diplômes sous le bras, chez Roure Bertrand Dupont dans l’équipe de Monsieur Jean Sfiras. Une partie de son travail consistait au classement des fractions de distillations des produits de synthèse. Elle se ressouvenait souvent de l’odeur des petits oeillets sauvages qu’enfant elle avait senti à Marseille. Son intérêt allant grandissant, elle s’essayait à des mélanges.

Mais arrêtons-nous un instant pour la regarder : elle est grande, mince, blonde , les yeux très bleus, élégante, pleine d’humour de gouaille populaire, " une Arletty blonde " disent ceux qui l’ont connue. Son langage est des plus vert mais perd dans sa bouche toute vulgarité tant sa distinction est grande, mais son excentricité n’est pas là. C’est une artiste née ! Libre de moeurs, ce qui est rare à l’époque et libre de pensée, ce qui l’est encore plus, même à la nôtre.

Elle habite Montparnasse, le point de rencontre des artistes peintres et de tous les créateurs de l’époque. Germaine Cellier y rencontre André Derain pour qui elle posa. Jean Oberlé et Chas Laborde, dessinateurs célèbres qui devinrent ses amis. Du reste Melle Laborde travailla avec elle chez Roure où elle la fit entrer.

Nous l’avons laissée chez Roure Bertrand Dupont. En 1943 elle va chez Colgate-Palmolive travailler en parfumerie pour savon. Après trois mois elle revient chez Roure pour se consacrer à la création.

Dans la décennie des années trente la parfumerie ressemble peu à celle de nos jours. Les parfums étaient vendus exclusivement par les parfumeurs, tels Houbigant, Caron, Coty. Givaudan, Roure Bertrand Dupont et leurs confrères, leurs fournissaient des spécialités pour leurs créations. Les couturiers créaient la mode vestimentaire. Leur publicité, si l’on peut dire, était faite par les chroniqueuses de mode : des femmes du monde au goût très sûr, comme la duchesse d’Ayen, Mme de Sereville, Mme Albaran qui glissaient quelquefois un mot sur un nouveau parfum, un conseil sur la manière de se parfumer. La maison Roure, sous l’impulsion de M. Louis Amic et de son équipe, pleine de projets novateurs, entreprit de donner un tour nouveau à la parfumerie, en créant des parfums finis et en engageant les grands couturiers à lancer sous leur nom, ce complément indispensable de l’élégance féminine. La suite des événements, comme nous le savons, lui donna raison. Mme Germaine Cellier se trouva ainsi a un moment décisif où les créateurs pouvaient donner libre cours à leurs idées. Des idées Germaine Cellier en a énormément.

Le milieu dans lequel elle vit ne peut que renforcer ses impulsions créatrices. En dehors des peintres, ses amis s’appellent Jean Cocteau, Marcel Hérant, Jean Marchat, François Périer. Parmi ses intimes nous rencontrons Pierre Brisson directeur du Figaro et sa femme Yolande Lafon : elles se téléphoneront tous les jours tout au long de leurs vies.

Germaine Cellier compose en parfumerie sans contrainte, sans préjugés, avec génie, à la façon d’un peintre. Sa palette c’est l’armoire à produits. Elle associe les odeurs, comme lui les couleurs. Ses créations sont hardies, carrées, un peu brutes. Elle transpose le fauvisme et l’abstrait en parfumerie. Elle crée en dissonance. Ses formules sont courtes, très concises.

Pour elle la parfumerie est un don, elle n’a pas de règles et ne s’apprend pas.

Sa théorie est cause de divergences avec M. Jean Carles, innovateur de la première pépinière de parfumeurs, qui ressemblent parfois à des règlements de compte. Germaine Cellier donne donc libre cours à son originalité.

Elle rencontre Robert Piguet, ancien modéliste chez Poiret. Il a fondé sa propre maison. Au sortir de ces années noires, 1940 à l944, il invente une mode jeune, vivante, correspondant à un nouveau style de vie. Il est en pleine gloire et rêve de lancer son parfum. Il lui parle de bateau, de corsaires, d’aventures lointaines ! En 1944 elle crée pour lui " Bandit " un chypre cuir, fauve et sensuel, où elle n’hésite pas à introduire 1% d’iso-butyl-quinoléine. En eut-il des enfants et des petits enfants ce " Bandit " là ! Elle rencontre Pierre Balmain et révolutionne la parfumerie en inventant en 1945 " Vent Vert ". C’est le premier parfum vert. Oser ainsi 8% de galbanum était inouï !

Sa vitalité, sa personnalité marginale, son inadaptation aux contraintes et aux idées préconçues en faisait un personnage remuant. Route Bertrand Dupont décida de l’installer dans ses murs.

Elle devient gérante d’Exarome en 1946. Les murs sont ceux d’un petit hôtel particulier vétuste à l’angle de la rue de Rouvray et du boulevard Victor Hugo à Neuilly-sur-Seine. La toiture pleurait dans des bassines les larmes que lui inspiraient les jours de pluie. Quant aux jours de froid un poêle à bois tentait de les réchauffer de son ronflement. Cependant on y tourna le premier film publicitaire sur les parfums et Louise de Vilmorin en écrivit le texte sous la forme d’un des merveilleux poèmes dont elle avait le secret, ayant en un instant, saisi l’enchantement des émanations de nos petits flacons.

Elle travaillait là, avec une secrétaire et une assistante qui devait subir son caractère et ne pas s’émouvoir des injures dites en affectueuses railleries. Il y avait également un homme à tout faire qu’elle surnommait " Foujita " lui trouvant un air asiatique. La précarité du lieu s’aggravant, Exarome s’installa avenue de Neuilly (Charles de Gaulle actuellement), non loin de Chanel (déménagé depuis).

Le travail continuait dans des rythmes divers au gré de sa fantaisie et de son peu d’assiduité. Il lui arrivait souvent d’arriver, en taxi, à 10 h pour repartir à 11 h 15, sa journée terminée.

En 1947 elle crée pour Balmain " Elysées 63.84 " numéro de téléphone de la maison de couture. Pour Nina Ricci elle compose " Cœur Joie " un aldéhydé fleuri, racé et elle collabore avec Christian Bérard à la création du flacon. En 1949 elle participe à l’élaboration de " La Fuite des Heures " pour Balenciaga, un très original accord thym jasmin capiteux et tenace. En 1953 elle imagine pour Balmain " Jolie Madame " dérivé du " Bandit ", plus policé et capiteux. Pierre Balmain le décrivit joliment comme " le parfum de l’aventure pour les soirs de passion et d’enchantement ".

Elle est une des femmes les mieux habillées de Paris, d’une élégance sobre et ultra chic. Ses tailleurs sont signés Balmain et ses chapeaux Rose Valois, une de ses amies. Elle adore les bagues imposantes à la mode. Elle habite rue Boccador, en plein coeur du quartier des couturiers. Elle possède trois teckels à poil long : Cléopâtre, Félix et Valentin et un perroquet qui chante " Etoile des neiges " ! Son langage est toujours aussi cru et pittoresque. Elle a des jugements percutants, sans appel pour les créations de ses collègues. Les réunions hebdomadaires chez Louis Amic étaient quelquefois apocalyptiques, m’ont dit certains. Ses propos choquent par la forme et le contenu.

Germaine Cellier est une femme très généreuse qui ne peut rester indifférente et aide sans compter son entourage. Pour faire un cadeau à ses amis, elle refuse le conventionnel et fouille tout Paris pour dénicher l’objet rare qui sera à la fois un reflet de sa personnalité et un gage de son affection.

La débrouillardise est une de ses qualités. Elle aime recevoir et dans les années de pénurie elle débordait d’ingéniosité pour traiter au mieux ses invités. Travaillant à Neuilly, elle fait son marché sur l’avenue toujours suivie, comme une princesse, de quelqu’un requis pour porter ses cabas. Elle choisit en experte ne s’en laissant pas compter et ne ménageant ni la répartie ni l’attaque envers les marchands. Quelqu’un la surnomma gentiment " la Grande dame du marché de Neuilly ".

En 1964 elle crée " Monsieur Balmain " petit chef d’oeuvre en dix produits, dont la fraîcheur verveine citronnelle séduisit hommes et femmes. Mais Balmain garda jalousement pour lui une eau de géranium qu’elle composa à son intention. Elle crée de nombreuses compositions vendues aux Etats-Unis pour Elisabeth Arden. On peut citer une " Eau d’herbes " pour Hermès qui donnait une impression d’herbes fraîchement coupées.

Dans les années 1970 sa santé s’altéra. Son ami Christian Boussus, célèbre tennisman, avec qui elle vécut plus de trente ans, la soigna avec tendresse et dévouement jusqu’à sa mort en juin 1976.

Je n’ai évoqué là que ses succès les plus connus. Il en est d’autres qu’elle travailla ou retravailla seule ou en collaboration bien que cette méthode fut peu dans son caractère. J’espère qu’elle ne m’en tiendra pas rigueur.

Pour conclure, je dirai qu’elle fut bien heureuse. Germaine Cellier fut un grand parfumeur qui influença toutes les créations, de l’après-guerre jusqu’à maintenant, par ses trouvailles originales, audacieuses et non-conformistes. Grâce à la compréhension intuitive de la maison Roure, elle put épanouir son talent, conservant son indépendance d’esprit et la fraîcheur de son génie créatif.

Ses parfums furent choisis par des créateurs, initiateurs de la mode et du goût avec qui elle était de plein pied. Elle ne fut pas confrontée aux contingences modernes d’uniformisations pour ne pas dire de nivellement, choix basé sur l’assentiment du plus grand nombre, résultant de l’industrialisation de notre métier. On n’ose imaginer ses réactions aux sanctions d’un panel ! Elle ne connut pas le regret de voir le rôle du concentré, devenu un vulgaire jus ! , réduit aux utilités dans le scénario de ce petit opéra de rêve qu’est un parfum.

J’ai aimé l’évoquer et chose curieuse, je ne peux parler d’elle qu’au présent. Du reste ses oeuvres sont toujours d’actualité reflétant sa forte personnalité et sa joie de vivre.

Nous ne sommes pas nombreuses, les créatrices, mais une telle aînée nous enlève tous complexes ! Merci Germaine Cellier. Les choses ont bien changé ces dernières années, la profession c’est très largement féminisée sans doute en serait-elle heureuse et étonnée.

La semaine dernière, j’ai eu le grand plaisir de rencontrer l’une de ses nièces, Martine Azoulai, grand reporter et écrivain. Elle a estimé le portrait fidèle. Une image qu’elle m’a dressée de Germaine Cellier, plus privée, est dans le droit fil de celle du parfumeur. Son charisme, son caractère impérieux compensé par une générosité peut-être trop grande, une certaine réserve, le fait de ne pas se prendre au sérieux et son amour de la vie en faisait une étoile lumineuse fascinante pour tous ceux qui l’approchaient.

Jeannine MONGIN