(GIF) Une vie au service du parfum

Edmond Roudnitska Thérèse Vian Editions, 1991, pages 137 à 140.

A propos de la création en parfumerie

Conférence présentée au 1er Congrès International de Parfumerie Paris, 15-19 juin 1969

Au VIe Symposium Méditerranéen sur l’Odorat, à Monaco, le professeur Marcel Guillot a posé trois questions intéressantes : 1-Existe-il une méthode d’éducation en créativité ? Ou bien s’agit-il d’un don inné, que rien ne peut modifier ? 2-Quel est le mécanisme habituel de la création ? Le point de départ peut-il être un rêve ? Ou bien une conception de l’imagination pure ? 3-Peut-on établir une comparaison entre la création en parfumerie et d’autres formes de création artistique ?

Personnellement, je pense que le don c’est l’imagination. La capacité créative c’est, essentiellement, la faculté d’imaginer. Pour celui doué d’imagination tout est prétexte à imaginer, c’est-à-dire à réaliser des constructions de l’esprit dans le ou les domaines qu’il affectionne. Cela devient d’autant plus vite un jeu qu’étant mieux rompu à cette gymnastique on la pratique avec plus de réussite, donc avec plaisir.

La méthode, dans ses grandes lignes, consistera à éduquer l’odorat par l’étude systématique et souvent reprise des matériaux, par leur classement qui ne peut être que suggéré et laissé au choix personnel mais cohérent de l’élève-compositeur ; par l’étude d’accords typiques qui, comme il vient d’être dit, portera sur des exercices dont la difficulté ira en croissant progressivement du simple au complexe.

L’entraînement de l’odorat, de la mémoire olfactive et de l’imagination étant conduit simultanément, aux exercices succédera l’étude des parfums connus qui devra elle aussi procéder des plus simples aux plus difficiles.

Si au cours de cette formation l’éducateur a pris grand soin de faire travailler constamment l’imagination de l’élève, en l’encourageant à dépeindre ses sensations et à s’exprimer en termes imagés, s’il lui a fourni de nombreux exemples d’associations d’idées en l’engageant à s’y entraîner, l’élève aura alors les moyens de poursuivre seul son apprentissage. Il lui suffira de devenir très réceptif pour avoir, plus tard, des idées de parfums.

Chacun est bien persuadé aujourd’hui, et le professeur Guffiot tout le premier certainement, que le don, en quelque domaine que ce soit, ne suffit plus pour réussir. Le don doit être cultivé et développé pour être mis au service du savoir et d’une technique sans lesquels il ne porterait que de mauvais fruits.

La composition des parfums, pour s’appuyer sur des bases solides, requérant la connaissance approfondie d’un grand nombre de matériaux et la juste appréciation des proportions qui peuvent les assembler, il apparait clairement que de bons résultats en cette activité ne seront obtenus qu’au prix d’un travail acharné et longuement poursuivi.

C’est encore le rôle de l’éducateur de dire la vérité aux candidats-compositeurs et, les ayant reconnus aptes, de développer en eux les qualités morales nécessaires à la poursuite d’un travail ingrat et seules susceptibles de les conduire au succès.

En répondant à la première question et parce que les deux questions sont inséparables -la méthode d’éducation d’un futur créateur ne pouvant que se baser sur les mécanismes mêmes de la création-, j’ai commencé par répondre à la seconde question.

J’ai déjà eu l’occasion de dire que la création artistique en général relève de l’invention et part d’une idée ou d’une émotion. Je crois que toutes les formes de création artistique ont beaucoup de traits communs ; les relations qu’ont entre eux les artistes de disciplines diverses le démontrent amplement.

Ce qui distingue les activités artistiques, c’est la matière de chaque art. On ne manipule pas les différents messages : sonores, visuels, olfactifs, suivant des techniques tellement comparables. Mais les préoccupations sont comparables et c’est ce qui donne aux artistes un langage commun, leur fait utiliser des termes polyvalents.

Dire que la création part d’une idée ou d’une émotion c’est montrer que l’être sensible qu’est par définition un artiste est constamment sollicité par tout ce qui l’environne, qui l’assaille même, et par le jeu de son imagination qui ne lui laisse aucun répit. C’est dire aussi que le difficulté n’est pas d’avoir des idées mais de bien les exploiter. De savoir les trier, les ordonner, puis de choisir parmi elles celles qui mériteront la mise en chantier d’un long processus qui peut s’étaler sur plusieurs années.

J’ai pris l’habitude, presque dès mes débuts, de noter sur un carnet les idées de parfums qui me viennent à l’esprit. J’en suis au numéro 88, moins de dix de ces idées ont été utilisées ou mises en chantier, le reste est encore inexploité. Heureusement, la plupart de ces idées n’ont pas d’âge et demeurent valables. Je me félicite même souvent de prendre mon temps car d’année en année je bénéficie de moyens matériels accrus et de plus de connaissances.

Je travaille par exemple actuellement deux compositions qui ont été mises en route l’une en 1946, l’autre en 1947. Elles ont été abandonnées et reprises périodiquement, toujours avec profit grâce au recul et avec un enthousiasme chaque fois renouvelé. Je suis parfaitement conscient que ces compositions auraient beaucoup perdu à être achevées et lancées il y a vingt ans.

Bien qu’il s’agisse toujours des deux mêmes idées, des mêmes formes qui m’avaient été suggérées par deux matériaux de l’époque, je travaille aujourd’hui avec des matériaux totalement différents, pas tous nouveaux d’ailleurs mais auxquels je ne pensais pas autrefois. Comme ma technique a aussi évolué en vingt ans, comme j’anticipe beaucoup plus que je n’osais le faire alors, il se trouve qu’avec des idées d’il y a vingt ans, je prépare peut-être les parfums qui se porteront dans vingt ans.

Le point de départ peut donc être des matériaux, un arrangement de matériaux, en mettant en valeur telle particularité qui permet de construire une forme qu’on peut très bien imaginer à partir de ce point de départ.

L’idée peut être plus spéculative encore. J’ai senti en 1945, dans un petit chemin de Normandie, une délicieuse odeur boisée qui m’a beaucoup séduit. Je n’ai jamais su exactement à quoi l’attribuer mais depuis elle me poursuit car j’avais entrevu alors un contexte qui pouvait faire de cette note un parfum ; de même qu’une odeur de cuir tanné fut un jour habilement exploitée et traduite dans le langage du parfum. Le propre même de l’imagination est de ne pas avoir de limites.

L’idée peut aussi se présenter comme un défi : solution d’un problème technique comme la difficile incorporation à haute dose et sans heurter des aldéhydes gras dans un beau Chypre, et c’est le Crêpe de Chine ; ou bien réalisation encore jamais vraiment réussie de telle ou telle belle note de la nature ; ou encore une note de la nature servant de prétexte à toutes sortes de stylisations olfactives.

Et là nous voyons cette technique s’apparenter à celle du peintre qui ne prend dans le modèle de la nature que ce qui le frappe ou l’intéresse, qui parfois même, comme le peintre Jacus, transforme le paysage en féerie. Le musicien est lui aussi capable de construire une pièce de musique sur des associations d’idées dont le point de départ sera dans la nature ou bien qui sait où.

Ceci établit la comparaison fondamentale entre toutes les formes d’activité artistique : le point de départ est unir. Un prétexte à peindre un tableau, un prétexte à combiner des notes de musique, un prétexte à parfumer de jolies femmes, ce qui est doublement agréable. C’est tellement vrai qu’un jour un parfumeur a pris prétexte à composer... Prétexte !

Composer un parfum, c’est assembler délibérément des notes odorantes en réalisant l’unité de cet assemblage. Pour y parvenir les moyens varient à l’infini. Mais si je trouve concevable qu’un compositeur puisse une nuit avoir une idée de parfum en rêve (à condition de s’en souvenir), personnellement cela ne m’est jamais arrivé. Je rêve très souvent, mais jamais de parfums ; j’y pense sans doute bien assez dans la journée.

Au VIe Symposium sur l’Odorat, à propos du fichier sur lequel je note, depuis mes débuts, les idées de parfums qui me passent par la tête, je n’ai pu que répondre assez brièvement à la question suivante : "Comment notez-vous ces idées de parfums ?" Ce qui a pu laisser croire que cette notation ne pouvait avoir qu’une valeur strictement personnelle.

La forme de cette notation dépend de la nature de l’idée. S’il s’agit, ce qui est assez rare, d’une sorte de vision générale d’un parfum, il est certain que la transcription de cette image mentale, avec la pauvreté de nos moyens actuels d’identifîcation, pose un problème difficile. La forme olfactive entrevue, d’une façon plus ou moins fugitive, ne pourra être décrite qu’à l’aide d’un vocabulaire très personnel et peu précis. La description aura surtout pour but de me faire retrouver ultérieurement le même état mental ou un état similaire, propre à me faire engager un processus de recherche destiné à réaliser la forme entrevue.

Je ne prétends pas qu’un tiers, à cette lecture, sera nécessairement plongé dans le même état d’esprit. Mais si ce tiers est un imaginatif, ce qui est de toute façon nécessaire, la lecture en question peut très bien évoquer pour lui une autre image susceptible de déclencher un processus de création. La forme réalisée sera différente de celle que j’avais envisagée mais tout aussi valable et peut-être meilleure.

Si l’idée consiste à poser un problème technique, par exemple introduire des aldéhydes dans un milieu Chypre, c’est que j’ai entrevu une ou plusieurs solutions. Alors ma description peut comporter un énoncé détaillé du problème, c’est-à-dire écueils à éviter, erreurs à ne pas commettre, précautions à prendre, mais je pourrai donner aussi un aperçu de la solution avec l’énumération des produits susceptibles de favoriser la nouvelle harmonie et l’indication de proportions dont certaines peuvent être insolites ; en bref, la transcription de toutes les idées qui sont venues se grouper autour de l’idée principale.

Dans ce cas, il sera beaucoup plus facile à un tiers de tirer parti de cette idée puisque toute la description est faite dans un langage courant, très accessible. Mais le parfum réalisé par ce tiers pourra être analogue à celui que j’aurais fait, ou notablement différent si, à partir de ce point de départ, de ce prétexte, de cette incitation, la suite des associations d’idées qui se formeront tout au long de l’étude s’inscrit dans un autre cycle de pensées que le mien.

L’idée initiale peut être une ou plusieurs orientations à donner à un matériau, avec aperçu des formes correspondantes. C’est un cas fréquent. Ce peut être la conjugaison supputée heureuse de deux notes apparemment contradictoires. Ou la substitution de tel matériau à tel autre dans un milieu où celui-ci joue un rôle déterminant. On peut aussi partir d’une idée suggérée par I’oeuvre d’un peintre ou d’un musicien. Le seul titre de la Symphonie Pastorale peut donner l’idée d’un parfum, elle figure avec le numéro 26 sur mon fichier. Je la livre à vos méditations.

L’olfaction d’un produit naturel peut donner à penser qu’il y a dans sa composition, peut-être en très faible proportion, un constituant sur lequel on verrait toute une construction s’échafauder. Projet à longue échéance mais dont le plan peut se décrire.

On peut aussi se proposer de réaliser telle note classique, un Lilas par exemple, en s’interdisant d’utiliser les matériaux habituels. Ce sera encore et toujours un prétexte, etc.

Dans tous ces cas, la description peut être très détaillée, suffisamment explicite pour qu’un lecteur intelligent, actif et de bon goût puisse y trouver matière à réflexion et motif à une réalisation personnelle.

C’est dans cet esprit et avec ce propos que le père que je suis rédige son fichier d’idées, en regrettant toutefois de ne pas pouvoir encore les confier à une machine perfectionnée comme la "mémoire active" du docteur Sauvan.