Questions de parfumerie
Essais sur l’art et la création en parfumerie Jean-François Blayn, Pierre Bourdon, Guy Haasser, Jean-Claude Delville, Jean-François Latty, Maurice Maurin, Alberto Morillas, Dominique Preyssas, Maurice Roucel, Henri Sebag, Christian Vuillemin Corpman Editions, 1988, pages 22 à 23
12. Le parfum nous interpelle et annonce : « Je suis cela ».
L’art de la parfumerie est art de la représentation, le parfum est l’illustration du pouvoir de représentation de cet art. La forme olfactive composée par l’homme est une expression qui fait signe et fait sens. Un langage mimétique où le parfum nous interpelle et annonce : « Je suis cela ». Si nous voulons connaitre la vraie nature du parfum, il nous faut dépasser l’empreinte, le reflet de ce que nous croyons qu’il représente. Tel parfum n’est pas que ce joli bouquet floral qui enchante notre nez, il existe derrière la tournure de son apparence, il existe « en soi » comme dirait le philosophe. Au delà de cette apparence qu’il emprunte, qui est son prétexte, mais dissimule son essence véritable, le parfum, cette structure d’odeurs « en un certain ordre assemblées » est la clé d’une autre dimension, d’un univers particulier, qu’il nous invite à pénétrer. Les formes olfactives comme toutes autres formes signifient quelque chose. « Elles sont les caractères d’une écriture universelle, et chacun les lit, sans savoir lire. Belles ou laides, elles racontent », Alain (*). Ce caractère d’universalité supposé par Alain doit être précisé : si une forme olfactive est universellement significative, le signifié n’a pas le même sens pour tous les hommes. La notion olfactive orientaliste des Européens est sans rapport avec celle des Orientaux, comme l’idée de l’odeur du bois, de la forêt, s’entendra diversement selon les latitudes. Dans un sens sémiologique, le but de la recherche du parfumeur peut s’envisager comme celui d’être un fabricant de signes olfactifs. La puissance suggestive de l’image odorante est parfois si forte, que des parfums ont réalisé le concept qu’ils souhaitaient évoquer au point de devenir eux mêmes l’archétype de référence, et de remplacer le concept originel. La catégorie de parfums dite « Eau fraiche » a concrétisé si brillamment la subjectivité de son concept originel que c’est maintenant à elle que l’on se réfère pour évoquer ce type d’atmosphère. La classe des parfums « chypre », sans rapport avec l’île, exprime pour les parfumeurs une forme olfactive caractéristique, inventée en 1917 par Coty, sans équivalence dans la nature, et qui a ouvert la voie d’un style et une suite de parfums dont l’intérêt et le succès ne sont toujours pas épuisés soixante dix ans plus tard.
(*) Alain, Le système des beaux arts