(GIF) Les sens du parfum

Guy Robert Osman Eyrolles Santé&Société, 2000, pages 132 à 141

Aujourd’hui, c’est là que travaillent la plupart des créateurs de parfums. Pas loin de quatre cents sont répertoriés, mais les vrais créateurs doivent être moins d’une centaine. Les maisons de matières premières se partagent la plus importante partie du marché du luxe et de la parfumerie industrielle. Ces affaires se sont solidement structurées afin de pouvoir répondre à tous les besoins des industries de la parfumerie : elles ont recruté ou formé des équipes de créateurs, des spécialistes des difficiles problèmes techniques que représente le parfumage des produits à usage cosmétique, des talcs, des shampoings, des lignes de bain et de douche, des produits d’ambiance (bougies parfumées, pots pourris, cassolettes), des lignes de déodorants, des produits de coloration ou de traitement du cheveu. Elles se spécialisent dans tous les domaines où le parfum peut être utilisé, à condition que cela puisse représenter tonnage ou chiffre d’affaires : savonnerie de luxe et industrielle, détergents sous toutes leurs formes, micro-encapsulation, etc. Et puisque les produits employés et les techniques d’analyse ou de composition sont très voisins, ils ont généralement abordé l’extraordinaire marché des arômes alimentaires (puisque aujourd’hui on parfume tout, des yoghourts aux bonbons et aux chewing-gums, des saucisses aux soupes de poisson ... ) .

Mon métier fut celui-là, mais à une époque où les clients étaient des véritables créateurs. Il y avait un parfumeur-créateur dans chaque maison de parfumerie finie. Le jeu consistait à les aider à créer leurs parfums. J’ai infiniment apprécié cette partie du métier : d’abord, ces parfumeurs étaient sincères, libres d’esprit, même s’ils avaient une formation incomplète et ignoraient quelques-uns de nos "trucs". Ils n’imaginaient pas la richesse des ressources qu’offre une maison de matières premières. Ils avaient de vraies idées, c’étaient des créateurs avec peu de moyens et notre métier était de leur apporter ce qui leur manquait pour réaliser leurs créations. Pendant ma longue collaboration amicale avec Paul Vacher, j’ai appris infiniment de lui, mais je lui apportais beaucoup, car il ne connaissait pas "mon" côté du métier (cela l’énervait beaucoup d’ailleurs de voir quelqu’un jongler avec des molécules rébarbatives et "en faire" quelque chose d’utilisable !).

Dans la vie d’un parfumeur de matières premières, les aventures se succèdent : l’un a un client et une idée de ce qui lui conviendrait, l’autre peut l’aider à réaliser ce projet. Nous créions quelques parfums ratés, mais qui nous permettaient de développer des rapports humains tellement riches que le succès ou l’échec n’étaient plus qu’anecdotiques (pour nous ! Car nos patrons voyaient cela d’un tout autre oeil). Un certain nombre de conditions devaient être remplies. Cette collaboration exigeait d’abord une confiance partagée. Et il fallait laisser à la maison de matières premières la possibilité d’un bénéfice confortable, car le temps de son parfumeur est précieux. Selon la "qualité" du parfumeur-client, la collaboration peut se révéler très riche ; d’autres fois, il fallait construire complètement son parfum. Mais dans tous les cas, sa "formule" renfermait un certain nombre de produits mystérieux derrière lesquels se cachait le savoir-faire du parfumeur de matières premières. Nous appelions cela "des clés".

Pierre Dhumez m’avait demandé de travailler sur un produit qui est devenu le Lasso de Patou. Il était très en confiance avec le client, mais il aimait beaucoup un de mes travaux. Nous nous mîmes d’accord donc pour qu’il utilise ma formule (qui était devenue la sienne), mais comme il ne voulait pas que l’acheteuse de Patou, ni le président de Patou (Raymond Barbas) sachent que sa formule était remplie de spécialités de De Laire (c’était ma maison à l’époque), il avait composé une formule avec diverses clés dans lesquelles il avait dissimulé celles que j’avais composées pour lui. Et la première réaction de Barbas, lorsqu’il eut sélectionné le parfum et qu’il reçut la formule de Dhumez fut de dire : "Ça n’est pas une formule, c’est un véritable trousseau de clés !" La parfumerie est pleine de gens qui sont certains d’être les auteurs d’un produit qui leur a été "soufflé". La plupart du temps, ils se construisent une parfaite bonne foi, après un certain nombre d’années. Mais enfin, le succès ne vient-il pas au fond de celui qui a choisi le parfum ? J’ai gardé de merveilleux souvenirs de ce genre de collaborations, en Italie, à Paris, aux U.S.A. comme en Espagne. Que d’amis, que de réussites (ou de déceptions) !

Les spécialistes de ce qu’on appelle le marketing ont compris cela : le parfumeur n’est que l’artisan d’une partie de l’objet merveilleux qui va devenir un parfum. Cela nous énerve beaucoup lorsque nous avons affaire à des gens de qualité médiocre, mais "cela" marche très bien lorsque nous travaillons avec des "bons". je dois avouer avoir eu autant de plaisir à travailler avec Gosset qu’avec Anna Vassalo, la parfumeuse de Gi Vi Ernrne, avec les gens d’Unilever Milan, les équipes de mes amis de Barcelone ou avec Jean Hervelin, Jacques Jantzen, Morille chez Paco Rabanne, Emmanuel Ungaro et André Courrèges (deux créateurs aux idées si arrêtées), avec Robert Ricci, Aldo Gucci, Guy Laroche, Hubert de Givenchy, Emilio Pucci ("le grand Marquis"), avec Kenzo, avec Alix Grès et tant d’autres. De tout cela qu’est-il sorti ? Quelques succès, mais surtout l’envie, de toujours avancer vers un infini lointain. Mes succès sont anciens et connus ."Madame" (Rochas), "Calèche", "Équipage", "Dioressence" (qui a été si bien arrangé par Max Gavarry après mon départ d’I.F.F.). Mais les véritables succès, ce furent des parfums pour la savonnerie des grands "détergents" et, lorsqu’on me demandait en Amérique quel était le parfum qui m’avait fait atteindre le plus gros chiffre d’affaires (ils adorent poser ce genre de questions), je devais répondre que c’était sans doute un produit pour savon de Colgate qui avait été vendu dans des quantités incroyables.

Hank Walter, le Président d’IFF, me tenait des propos de ce genre : "Pourquoi perdre autant de temps avec des petites sociétés européennes comme Dior ou Ricci, alors que nos "vrais clients" consomment dix fois plus en prix et en volume ?" Ces maisons de matières premières, il en existe de toutes tailles, mais les vingt ou vingt-cinq premières se taillent la part du lion dans l’ensemble de l’industrie mondiale. Il existe heureusement encore de petits laboratoires dont la créativité est intéressante, mais il n’y a presque plus de place dans le monde de ce nouveau siècle pour des gens qui ne sont pas appuyés par une organisation forte.

En effet, les services qu’offrent les grandes maisons à leurs clients sont exceptionnels :
-  Possibilité de fabrication et de livraison rapide dans presque tous les pays du monde.
-  Assurance de parfaits contrôles de qualité appuyés par la fourniture (jointe à chaque livraison) d’un dossier d’analyse garantissant la régularité de la qualité.
-  Equipes de spécialistes de toxicologie et de réglementations internationales (pour garantir l’observation des systèmes de protection du consommateur et de l’environnement).
-  Organisations de marketing parfaitement informées de l’évolution des marchés internationaux.
-  Enfin des équipes de recherche découvrant sans cesse de nouvelles molécules (dans les maisons de produits de synthèse) ou de nouvelles sources et de nouvelles qualités de produits naturels offerts aux parfumeurs.

Certaines maisons investissent depuis plus d’un siècle dans ce genre de recherches et leur méthode est si "payante" que la vente seule ou l’utilisation de leurs molécules brevetées est devenue une part importante de leur chiffre d’affaires. Aux débuts de la parfumerie, il existait un petit nombre de fabricants de produits aromatiques chimiques en France, en Suisse, en Allemagne, en Angleterre, aux Pays-Bas, en Italie, en Espagne, aux U.S.A. et au japon. Après les changements importants causés par la Seconde Guerre mondiale et par le simple jeu des concentrations de ces vingt dernières années, le paysage de ces organisations s’est complètement modifié. De plus, un nombre important de maisons grassoises qui étaient à l’origine spécialisées dans la fabrication de matières premières naturelles ont été rassemblées au sein de groupes multinationaux qui avaient comme première activité la production de produits de synthèse. Voici deux tableaux des principaux fabricants au début de l’an 2000.

Dans la tranche de chiffre d’affaires de 4 à 7 milliards d’euro
-  U.S.A. : Une entreprise, le numéro 1 mondial : IFF (International Flavors and Fragrances)
-  Suisse : Deux groupes importants Firmenich et Givaudan/Roure dont les chiffre d’affaires n’est pas éloigné de celui d’IFF,
-  Royaume-Uni : Quest (un regroupement de plusieurs sociétés . anglaise, française, hollandaise, américaine) qui a quitté le giron d’Unilever pour être racheté par un autre géant : imperial Chemical Industries
-  Allemagne : Haarmann & Reimer-Créations Aromatiques (Bayer a regroupé sous les noms de deux de ses sociétés des noms français, américain, allemand, hollandais et suisse)
-  Japon : Takasago, une des plus puissantes multinationales Sociétés dont le C.A. va de 100 millions à 2 milliards d’euros
-  France : Robertet, (Grasse), Synarôme, Mane, Charabot, Monique Rémy/Hasslauer (IFF), Payan & Bertrand
-  Finlande : CAL-Cultor, un groupe qui a racheté deux importantes affaires grassoises
-  Allemagne : Trois entreprises, Dragoco, Drom, Azur Fragrances
-  Japon : Trois entreprises, Hasegawa, Kao, Soda
-  U.S.A. : Fragrance Resource

Les parfumeurs qui font partie de telles organisations subissent un certain nombre de contraintes, ont des responsabilités considérables et doivent presque toujours se plier à une discipline de travail en équipe qui n’est pas toujours dans leurs habitudes, mais ils bénéficient d’appuis techniques considérables. Pour être préparés à ce métier, ils doivent non seulement connaître les matières premières classiques utilisées en parfumerie, mais être aussi capables de percer les secrets de leurs concurrents, d’utiliser toutes les nouvelles molécules que les services de recherches leur proposent sans cesse, et souvent aussi être capables de les "habiller", c’est-à-dire de les inclure dans un accord qui apportera à un parfumeur-client non seulement la nouveauté, mais un produit d’utilisation facile.

Les parfumeurs sont en effet souvent choqués par la puissance ou la brutalité de certaines molécules. On recherche de plus en plus des produits puissants et même "envahissants", puisque cette mode revient périodiquement. Il s’agit alors de donner "beaucoup de présence pour peu d’argent", en offrant des parfums de plus en plus puissants. Les équipes de parfumeurs, s’appuient sur leur service de marketing. C’est un service qui doit se tenir au courant de tout ce qui est lancé dans le monde et qui suit le travail de création de chacun des parfumeurs maison. Certains de ces parfumeurs se montreront plus particulièrement brillants dans une des disciplines de la parfumerie (produits de toilettes, parfums d’ambiance ou à brûler, produits à utilisation cosmétique, etc.). Le client qui choisit un parfum créé pour lui par une affaire sérieuse, s’attend fort justement à recevoir un service aussi complet que possible à tous les niveaux. Beaucoup de clients ont des prétentions artistiques en parfumerie et veulent absolument dialoguer avec le créateur du produit que l’on est en train d’étudier pour eux... grave problème ! Car le parfumeur doit être aussi un bon vendeur ! Et il doit être patient, car le client, en général très ignorant de nos techniques, veut se persuader qu’il est seul capable de trouver le "petit rien" qui va achever la création à l’étude. Là, il faut que le parfumeur soit diplomate, car vouloir changer ou rajouter un élément (qu’il existe ou non dans la formule, cela nous n’avons pas à le dire au client), c’est en général risquer de troubler l’équilibre que le créateur a eu tant de mal à réaliser !

Le jeu consiste donc, lorsque le client commence à s’intéresser aux éléments du parfum qu’il a choisi et qu’il tient absolument à "terminer lui-même", a ne lui parler que de notes dont l’augmentation ou la diminution ne risquerait pas de détruire l’accord. La parfumerie est déjà un art assez difficile lorsqu’un créateur construit un produit selon son idée. Quelquefois un client se croit parfumeur parce qu’il passe son temps à lire des articles de magazines dans lesquels nos amies journalistes évoquent tant de produits aux noms mystérieux qui font rêver. Il fait examiner son parfum (qu’il nous a pourtant juré de ne montrer qu’à ses proches) par nos concurrents et revient donc dans notre laboratoire la tête farcie de critiques surprenantes, de commentaires bizarres et de noms de produits exotiques dont certains n’ont même jamais existé !

Et nous, les parfumeurs, devons nager à contre-courant, le rassurer, le guider doucement pour éviter de détruire notre oeuvre et de toute façon, si nous n’avons pas été obligés de trop démolir notre construction, le féliciter d’avoir eu "l’idée géniale de cette petite modification". .Lorsque notre service de marketing est de qualité, nos approches de ce genre de problème sont beaucoup plus faciles à harmoniser. Car tout le monde est sincère dans cette histoire. Le client croit vraiment à la qualité de son goût (qui est évident puisqu’il a choisi notre essai). Les gens de notre service de marketing savent apprécier les forces et les faiblesses de notre travail et font de leur mieux pour nous guider, mais comme ils ne sont pas parfumeurs, la communication avec eux n’est pas simple, et quelquefois même orageuse !

Et le créateur, qui a trouvé son produit assez "fini" pour le proposer, se demande toujours si quelques petits essais de plus autour de sa note auraient un effet bénéfique ou pas ? Le drame du parfumeur solitaire travaillant sur une idée de qualité, c’est qu’il peut effectuer un grand nombre d’essais inutiles qui lui paraissent tous être des améliorations et les gens de marketing vont alors l’aider à ne pas se perdre dans la "confusion du perfectionniste" et ce sont eux qui vont finalement "repérer" le meilleur de ses essais.