Questions de parfumerie
Essais sur l’art et la création en parfumerie Jean-François Blayn, Pierre Bourdon, Guy Haasser, Jean-Claude Delville, Jean-François Latty, Maurice Maurin, Alberto Morillas, Dominique Preyssas, Maurice Roucel, Henri Sebag, Christian Vuillemin Corpman Editions, 1988, pages 61 à 62
64. Le saisissement comme prétexte de la création olfactive.
L’imagination créatrice du parfumeur est sollicitée de deux manières, la plus habituelle est celle où on lui demande, dans le cadre professionnel, de composer un parfum évoquant un type d’atmosphère particulier. Dans ce cas d’imagination dirigée, il fera appel à des souvenirs de perceptions antérieures, les sélectionnera et les combinera mentalement en fonction de ce qu’il jugera correspondre à l’ambiance olfactive du thème imposé. La seconde élaboration que l’on peut qualifier d’imagination libre s’effectue en dehors de toute directive extérieure. Elle se formera à partir d’une rencontre avec une odeur inconnue dont la perception est vécue comme un choc émotionnel, provoquant dans l’esprit des associations et le désir puissant de leur donner réalité. L’idée imaginative peut naître d’une perception visuelle ou auditive, se rattacher à un souvenir, se rapporter à un être absent, ou à une émotion antérieure, l’énumération n’est pas exhaustive. Né d’un souvenir, d’une rencontre, quelle qu’en soit l’origine, le processus créateur succède toujours à un état de saisissement du compositeur. Le terme de saisissement convient en raison de son double sens, dans un premier temps il induit une attitude passive, où le parfumeur est saisi par une impression, un sentiment fort qui envahit son esprit, dans un second temps il désigne une attitude active où c’est lui qui se saisit de cette sensation et va chercher à la rendre tangible et réelle pour les autres. Même si les processus de l’imagination libre peuvent parfois être utilisés dans le cas de l’imagination dirigée, il reste que la différence entre les deux modes est que le premier est impulsion du désir propre du créateur et pas le second. Parce que plus autonome, plus véridique l’imagination libre autorise le jeu naturel de tous les registres sensibles et complexes du processus créateur. Il est probable que les parfums nés de cette manière soient les plus authentiques et les plus dignes d’intérêt. A évoquer l’exercice d’une imagination libre et d’une imagination surveillée, précisons que les parfumeurs créateurs d’aujourd’hui, à la différence de leurs prédécesseurs de la première moitié du siècle, n’ont pas véritablement le choix de privilégier un mode plus que l’autre. Il est manifeste que le compositeur contemporain est d’abord au service de son temps et de la société, avant qu’il ne puisse songer à affirmer sa propre nature. Il lui est en réalité demandé d’être l’interprète de la collectivité, de traduire son âme à elle, ses attentes et ses désirs. S’il réussit à faire coïncider l’expression de sa nature individuelle au travers de cette forme de la demande, il pourra se réaliser et ne ressentira pas ce sentiment de frustration, de malaise, que d’autres compositeurs vivront parce que supportant mal de ne pouvoir exprimer ce qu’ils portent en eux.