(GIF) Que sais-je ? Le Parfum

Edmond Roudnitska Presses Universitaires de France, 1990, pages 45 à 46

Le parfum est une composition d’odeurs. Ces odeurs émanent de matériaux d’origines diverses, comme nous l’avons vu au chapitre précédent. Cette composition est diluée, dans une proportion de 10 à 20 % suivant la structure de la formule, avec de l’alcool qui est le nécessaire "faire-valoir" de la composition.

La composition n’est pas qu’un mélange exécuté au petit bonheur, elle résulte de choix éclairés et motivés par la connaissance approfondie des matériaux et de leurs capacités réciproques d’association. Les arrangements d’odeurs sont d’ordre esthétique, la chimie et la science n’ont rien à y voir. Il faut d’abord concevoir, inventer, une "forme olfactive" originale. Imagination, intuition y pourvoiront sous le moindre prétexte, comme dans les autres arts.

La forme abstraitement conçue, il faudra la réaliser concrètement par la rédaction laborieuse d’une première formule. Le compositeur inscrit en colonne le nom des produits qu’il juge devoir contribuer à la forme projetée, et en face de chacun d’eux il note la proportion estimée pour jouer les rôles nécessaires. A cette première formule succéderont d’autres formules apportant touches et retouches, comme le font le peintre sur sa toile, le musicien sur sa partition, l’écrivain à son manuscrit, etc.

Pour que la composition ait une valeur artistique il faut et il suffit que ses constituants soient délibérément choisis et proportionnés de telle manière qu’ils se conjuguent significativement pour donner une forme spécifique, donc reconnaissable, intéressante et harmonieuse. Ce sont toutes ces exigences qui, satisfaites, feront d’un mélange un parfum et du parfum une oeuvre d’art.

Les odeurs ayant été mémorisées à l’aide de "repères" mentaux, le compositeur rédigeant une formule ne travaille pas avec des sensations actuelles mais avec des souvenirs de sensations, c’est-à-dire avec des abstractions d’abstractions. C’est un acte éminemment intellectuel, quelle que soit la forme visée même figurative.

Tous les repères olfactifs mémorisés sont devenus des formes dans notre esprit. C’est avec ces formes que nous allons travailler en les évoquant par un effort d’imagination et en les combinant d’abord en pensée. Nous évoquons aussi, à la demande, les combinaisons de formes que nous avons réalisées dans le passé, afin d’en exploiter les enseignements. Nous comparons mentalement ces expériences passées à la formule projetée et nous supputons intuitivement ce qu’elle va pouvoir donner. Les odeurs des "essais" suivants seront comparées à l’odeur de chaque essai précédent, à l’odeur d’un "essai témoin" jugé le meilleur jusque-là, mais surtout au modèle mental que nous avons imaginé au départ.

L’étude d’un nouveau parfum va ainsi cheminer d’essai en essai avec des hauts et des bas, d’où la nécessité d’ "essais témoins" afin de conserver un bon cap. Les grandes créations ont demandé des mois, des années d’un labeur ingrat car semé d’espoirs et de désespoirs. Il faut savoir s’arrêter à temps car, là plus qu’ailleurs, le mieux est l’ennemi du bien. Surtout lorsque les critiques non formés spécialement n’en peuvent être conscients.