(GIF) Que Sais-je ? Le Parfum

Edmond Roudnitska Presses Universitaires de France, 1990, pages 72 à 74

Un beau parfum est celui susceptible de satisfaire des personnes sensibles à la beauté sous toutes ses formes. Pour devenir sensible à la beauté il faut s’y frotter, la contempler partout où elle se trouve : dans la nature, puis dans les oeuvres d’art de tous les lieux, de tous les temps pour en comprendre l’évolution.

C’est dire qu’il est bon de s’intéresser à l’architecture, à la peinture, à la sculpture, à la musique, à la poésie qui les imprègne toutes, en considérant dans toutes ces oeuvres leurs proportions, leur finalité, et en cherchant un juste équilibre entre l’action qu’elles ont sur notre affectivité et l’effet qu’elles pro- duisent sur notre esprit.

Pour ne pas être abusé et dominée par ses tendances primitives, l’affectivité gagnera à être éclairée et exercée ; l’esprit sera nourri et formé. Pour réaliser cela, il faut s’y appliquer et se faire guider par un connaisseur authentique et impartial, ce qui devient rare. L’objection, qu’à ce compte-là peu de personnes seront aptes à juger la beauté d’un parfum, ne tient pas pour la simple raison que les exigences sont les mêmes pour pouvoir apprécier la beauté de la peinture, de la sculpture, de l’architecture, de la musique.

Or, les plus grands musées du monde ne désemplissent pas de foules très populaires ; les salles de concert, la Comédie-Française, refusent du monde ; devant tous les monuments célèbres de la terre on s’écrase. Pourquoi ? Parce que les gens, même les plus simples, sentent la beauté, apprécient de belles proportions. D’instinct ou d’intuition, parce que des générations à qui on avait déjà montré, expliqué des chefs-d’oeuvre, et qu’on y avait rendues sensibles, leur ont transmis ça dans leurs gènes.

Si les parfums célèbres ont plu aux foules qui nous ont précédés, c’est parce qu’elles n’avaient pas le goût déformé par de faux prophètes ou par l’avidité de marchands, et qu’elles sentaient que les proportions de ces parfums étaient bonnes. Phénomène récent, le patrimoine génétique n’a pas eu le temps de se charger de beaucoup de ces beaux souvenirs qu’ont laissés les parfumeurs du passé et que nous n’avons pas le droit de ternir avec des productions médiocres.

Avoir du goût, c’est être particulièrement sensible aux rapports qui lient les parties au tout et à l’harmonie qui en résulte. C’est donc aussi l’aptitude à discerner les défauts d’une oeuvre d’art, puisque le goût implique un jugement. Il faut donc être capable de percevoir et de juger une technique, ce qui s’apprend, et laborieusement dans le domaine du parfum. C’est pourquoi la critique du parfum ne s’improvise pas plus que celles de la musique, de la peinture, de la littérature.

Le beau parfum est celui qui nous procure un "choc". Un choc sensoriel qui ébranle nos humeurs en première approche, mais suivi d’un choc psychologique d’autant plus durable que le parfum développe alors sa forme posément au fil d’une évaporation ralentie, de telle sorte que si cette forme est originale elle s’inscrira dans notre esprit qui ne l’oubliera pas et la reconnaîtra à la première nouvelle rencontre. Pour être belle cette forme devra répondre à notre attente de nouveauté et posséder les qualités fondamentales du grand parfum : caractère, vigueur, pouvoir diffusant, délicatesse, clarté, volume, persistance.

Songeons au nombre de personnes qui, sans être obtuses, n’ont jamais pu assimiler le solfège, ni éduquer leur oreille, ni jouer d’un instrument. Celles capables de comprendre l’harmonie sont encore plus rares. Et pourtant, qu’on annonce n’importe où dans le monde la Neuvième ou la Sixième sans même ajouter symphonie, sans nommer l’auteur, et cent cinquante ans après sa mort on refuse du monde ! Croit-on ces gens-là incapables de comprendre ce qu’est un beau parfum si on leur en donne les moyens ? Un beau parfum est une composition dont les proportions sont heureuses et la forme générale originale. Est-ce obscur ?