Progressivement, la Société Française des Parfumeurs vous présentera, par le biais des Nouvelles de l’Osmothèque, le portrait d’un Parfumeur Disparu.

Tous les Parfumeurs-Créateurs disparus qui vous seront présentés ont été des pionniers, des précurseurs. Ils ont ouvert la voie qui a mené la Parfumerie Française à la gloire, au retentissement mondial.

La Parfumerie contemporaine, à travers la génération actuelle des Parfumeurs-Créateurs, découle de l’oeuvre des Disparus qui ont jeté les bases, posé les pierres de l’édifice que les créateurs actuels enrichissent et complètent.

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Biographie :













(GIF) Les Nouvelles de l’Osmothèque

N° 8, Avril 1995





Le Parfumeur qui venait du froid

Aujourd’hui, nous aimerions vous parler d’un grand parfumeur : Ernest Beaux auteur du n° 5 de Chanel. Ernest Beaux naît à Moscou le 8 décembre 1881, quelques mois avant la Fougère Royale d’Houbigant. Il entre chez Rallet en 1898 pour étudier la savonnerie.

Le frère ainé d’Ernest Beaux était administrateur de la Société Rallet, créée en 1842 par Alphonse Rallet. C’était l’une des deux plus grandes parfumeries russes d’origine française. Elle employait 1500 ouvriers et possédait des installations et un outillage des plus modernes de l’époque et exportait tous les produits de parfumerie aux confins de l’Asie Orientale et Occidentale. Après deux ans d’obligations militaires en France, Ernest Beaux revient chez Rallet en 1902 pour continuer son éducation de parfumeur et amorcer une brillante carrière.

Son premier grand succès en 1912 est le « Bouquet de Napoléon » pour commémorer le centenaire de la bataille de Borodino.

Tout marche bien. En 1914, il occupe le poste de directeur technique et fait partie du Conseil d’Administration. Ecoutons ce qu’il nous dit à ce moment là, de la création en parfumerie : « ... en 1898 l’Art du Parfumeur consistait surtout à préparer et à mélanger un nombre relativement restreint de corps. Nous disposions d’infusions, qui, d’ailleurs à cette époque, avaient une extrême importance et se préparaient avec des soins tout particuliers, de résines et gommes et de lavages des pommades de fleurs que nous envoyait Grasse.

Jusqu’à la création industrielle de la Vanilline, de l’Héliotropine, de la Coumarine, du Musc Baur... les formules étaient très simples et paraîtraient à un parfumeur d’aujourd’hui naïves et surtout peu variées. L’on y voyait revenir : Rose, Géranium, Bois de Rose, Patchouli, Girofle, Bergamote, Citron, Néroli, Petitgrain, Lavande... les infusions classiques, les résines de Galbanum, Styrax, Tolu, Pérou, Benjoin, Myrrhe, Opoponax, Encens.

Les absolues de fleurs extraites aux hydrocarbures, qui actuellement présentent d’immenses avantages n’existaient pas encore. Tous les parfums d’ailleurs avaient une petite note commune de gras à laquelle on était habitué, ils étaient peu stables et s’abîmaient au bout d’un certain temps malgré les traitements et glaçages qu’on leur faisait subir.

En 1900 nous voyons un parfum sortir de la banalité, c’est le Trèfle Incarnat de Piver, grâce à l’emploi du salicylate d’amyle. En 1902 l’emploi de l’lonone de Laire fait le gros succès de la Vera-Violetta de Roger et Gallet. En 1903 sort l’Iralia et en 1904 l’Hydroxycitronellal, le Cyclosia et la Laurine ; le parfumeur peut désormais donner aux Muguets et Lilas une note plus fine et plus proche de la fleur. En 1914 le Nérol (Loréna) apporte la note fraiche de marée et d’huitre au jus de citron".

Mais les nuages s’amoncellent voici la première guerre mondiale et la révolution russe. La Société Rallet se réfugie à Grasse dans l’usine Chiris de la Bocca. Mais laissons continuer E. Beaux. « ... En 1928 l’Exaltone, la Civettone et plus tard l’Exaltolide créées par Ruzicka viennent affiner et soutenir la note animale si recherchée. La Cetone Alpha de Givaudan, le Vétyrisia de Naef, puis ensuite quelques produits de Synarome nous donnent de nouvelles directions ; les premiers boisés, le second animal. Evidemment ce n’est pas tout ; les aldéhydes par exemple, connues depuis fort longtemps, n’ont trouvé leur pleine utilisation qu’en 1920.

Je ne peux évidement énumérer ici même les principales matières premières employées actuellement en parfumerie, mais je peux dire que c’est la note aldéhydée qui a eu le plus d’influence sur les compositions nouvelles depuis la création du n° 5 de Chanel. J’ai trouvé, dès les débuts de ma longue carrière, dans la personne de mon ami Léon Givaudan, qui a su créer l’importante affaire mondiale de produits synthétiques, un appui et, avec l’apport de corps nouveaux, des voies nouvelles qui m’ont aidé dans mes recherches. Je dois ajouter que certaines maisons de Grasse et avant les autres, Eugène Charabot ont contribué puissamment à donner à mes parfums la note que je cherchais en m’apportant les super-absolues décolorées .... ».

En 1921 Chanel lance le fameux n° 5, mais écoutons encore Ernest Beaux. « ... A quelle époque l’ai-je créé ? Exactement en 1920. A mon retour de la guerre. J’ai été amené à faire une partie de la campagne dans une région septentrionale de l’Europe au delà du Cercle Polaire à l’époque du soleil de minuit où les lacs et les fleuves exhalent un parfum d’une extrême fraîcheur. J’ai gardé cette note et l’ai réalisée, non sans peine, car les premières aldéhydes que j’ai pu trouver étaient instables et d’une fabrication peu régulière. Pourquoi cette dénomination ? Mlle Chanel, qui avait une maison de couture très en vogue, me demanda pour celle-ci quelques parfums. Je suis venu lui présenter mes créations, deux séries : 1 à 5 et 20 à 24. Elle en choisit quelques-unes, dont celle qui portait le n° 5 et à la question « Quel nom faut-il lui donner ? », MIle Chanel m’a répondu : « je présente ma collection de robes le 5 du mois de mai, le cinquième de l’année, nous lui laisserons donc le numéro qu’il porte et ce numéro 5 lui portera bonheur ». Je dois reconnaître qu’elle ne s’était pas trompée..."

Ernest Beaux crée en 1922 le n° 22. Puis séduit par le changement peut-être, il se laisse convaincre par Eugène Charabot de représenter à Paris la maison Hûgues aîné qui deviendra Charabot.

En 1924 les frères Wertheimer accueillent chez Chanel son génie créateur et vont naitre successivement « Cuir de Russie » « Gardénia » puis « Bois des Iles ». Il crée également pour Bourjois « Soir de Paris » formidable succès et Kobako.

Que nous disait-il encore ? Et que conseillait-il aux jeunes parfumeurs. "C’est grâce à une atmosphère de liberté absolue de travail et dans la compréhension du rôle qui incombe au créateur que j’ai pu réaliser mes idées. Car pour moi la Parfumerie est un art et le véritable parfumeur doit être un artiste... Si nos pensées ne sont que fantaisies, cette fantaisie trouve, grâce au talent du parfumeur, une possibilité de réalisation ; ces pensées d’ailleurs sont forcément influencées par le milieu où nous avons vécu, par nos lectures, et nos artistes préférés".

"Nous sommes quelquefois jugés et critiqués par des gens souvent très érudits, scientifiquement instruits et fort respectés, mais qui n’ont pas le moindre sens artistique olfactif. Continuons à passer au crible de notre goût raffiné, toutes les nouveautés que notre travail et notre imagination pourront créer et faisons de notre mieux pour porter la qualité de nos produits à un niveau toujours plus élevé".

"En un mot, veillons à la suprématie de notre parfumerie car c’est une partie de notre patrimoine national".

Et là, nous sommes tous d’accord !

Jeannine Mongin

Les citations sont prises dans « Souvenir d’un parfumeur » paru dans la revue « Industrie de la parfumerie » des années 60.